Comment une startup cleantech a enchaîné trois subventions publiques pour financer sa deeptech
L'an dernier, j'ai croisé au CES Unveiled de Paris une fondatrice qui m'a raconté un truc étonnant. Sa startup — appelons-la SoliTherm, spécialisée dans le stockage thermique longue durée — venait de boucler un parcours de financement public qui l'avait menée de 0 à 1,8 million d'euros de subventions. Sans levée de fonds privée. Trois dispositifs, empilés sur 26 mois.
Ce qui rend son parcours intéressant, ce n'est pas le montant. C'est la méthode.
Le point de départ : une thèse de doctorat et pas grand-chose d'autre
SoliTherm est née d'un brevet déposé par deux chercheuses du CNRS en 2023. Leur techno : un matériau à changement de phase capable de stocker la chaleur industrielle et de la restituer avec un rendement de 92 %. Le genre de promesse que tout le monde veut voir aboutir, mais que personne ne veut financer à ce stade.
Problème classique des projets deeptech en France. Le TRL (Technology Readiness Level) était à 3 — la preuve de concept en labo. Trop tôt pour les investisseurs privés, trop technique pour les prêts bancaires.
Sur les 92 aides référencées dans notre base, combien ciblent une startup deeptech à TRL 3 avec zéro chiffre d'affaires ? Moins de dix. C'est le goulot.
Étape 1 : la Bourse French Tech — 30 000 € pour valider la faisabilité
La Bourse French Tech de BPI France, c'est le premier étage de la fusée pour beaucoup de fondateurs deeptech. Montant maximum : 30 000 €. Le dispositif cible les entreprises de moins de 3 ans, avec un TRL entre 3 et 5. Guichet ouvert, pas de date limite — ce qui veut dire qu'on peut déposer quand on veut.
SoliTherm a obtenu 28 000 €. Pas de quoi recruter, mais assez pour financer l'étude de marché technique et les premiers tests hors labo.
Un détail que peu de gens savent : la Bourse French Tech ne couvre que les dépenses de faisabilité (études, prototypage léger, tests). Pas les salaires des fondateurs. Si votre burn rate dépasse 3 000 €/mois, cette enveloppe fond vite. Littéralement.
SoliTherm a mis 5 mois pour passer de TRL 3 à TRL 4. Le prototype tenait la route.
Étape 2 : INNOV'up Île-de-France — le relais régional oublié
Voilà un angle mort que trop de startups ignorent : les aides régionales. Notre base recense 32 aides portées par les Régions, et 18 d'entre elles ont été ajoutées rien que ce mois-ci. Ça bouge vite.
INNOV'up, c'est le dispositif co-porté par la Région Île-de-France et BPI France. Il s'adresse aux entreprises qui portent un projet d'innovation, à tous les stades. Le volet "faisabilité" peut compléter la Bourse French Tech. Le volet "développement" monte plus haut.
SoliTherm a décroché un INNOV'up Développement de 270 000 € en subvention. Le dossier s'appuyait sur les résultats du premier prototype (financé par la Bourse French Tech). Un enchaînement logique, pas un coup de chance.
Ce qu'il faut retenir : chaque aide obtenue sert de preuve pour la suivante. Le jeu, c'est de construire un dossier qui s'empile proprement.
Étape 3 : i-Démo France 2030 — le palier qui change tout
i-Démo est le dispositif phare de France 2030 pour la maturation technologique. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : entre 500 000 € et 5 000 000 € de subvention, pour des projets entre TRL 5 et TRL 8. La prochaine vague de dépôt est fixée au 15 septembre 2026.
Contrairement à la Bourse French Tech (guichet ouvert permanent), i-Démo fonctionne par vagues. On dépose, on attend, le jury tranche. La temporalité est radicalement différente — et beaucoup de startups se font piéger par ce décalage.
SoliTherm avait anticipé. Quand elle a déposé son dossier i-Démo, sa techno était à TRL 5, avec un prototype validé en conditions semi-industrielles. Le montant obtenu : 1,5 million d'euros. De loin le plus gros ticket de son parcours.
Parenthèse : on me demande souvent si on peut cumuler i-Démo avec l'ADI (Aide pour le Développement de l'Innovation, jusqu'à 3 M€ chez BPI). En théorie oui, mais sur des périmètres de dépenses distincts. Les fondatrices de SoliTherm ont choisi de ne pas tenter, pour ne pas risquer de complexifier un dossier déjà lourd.
Récapitulatif du parcours de financement
| Aide | Organisme | Montant obtenu | TRL à l'entrée | Délai d'obtention |
|---|---|---|---|---|
| Bourse French Tech | BPI France | 28 000 € | TRL 3 | 2 mois |
| INNOV'up Développement | Région IDF + BPI | 270 000 € | TRL 4 | 4 mois |
| i-Démo France 2030 | France 2030 / BPI | 1 500 000 € | TRL 5 | 7 mois |
| Total | 1 798 000 € | 26 mois cumulés |
Presque 1,8 M€. Sans dilution. C'est le point que martèlent les fondatrices quand on leur pose la question du financement : chaque euro public obtenu est un euro qui ne dilue pas.
Trois leçons concrètes de ce parcours
1. Le stacking n'est pas un hack, c'est le design du système
Le dispositif français est conçu pour que les aides s'enchaînent. La Bourse French Tech couvre TRL 3-5. i-Démo prend le relais à TRL 5-8. Et si SoliTherm décide un jour de passer à l'industrialisation, le programme 1ères Usines de France 2030 offre entre 5 et 50 millions d'euros pour les TRL 7-9, avec une prochaine deadline au 30 novembre 2026.
C'est une échelle. Pas un catalogue aléatoire.
2. Le dossier précédent est le meilleur argument du suivant
SoliTherm n'a jamais présenté un dossier en partant de zéro. À chaque étape, les livrables de l'aide précédente servaient de socle. Les rapports techniques financés par la Bourse French Tech sont devenus les annexes du dossier INNOV'up. Les résultats du prototype INNOV'up ont nourri le dossier i-Démo.
Ce principe est contre-intuitif pour beaucoup de fondateurs qui voient chaque candidature comme un événement isolé.
3. Ne pas négliger les aides régionales
Sur nos 92 aides référencées, 32 proviennent des Régions. C'est plus d'un tiers. Et pourtant, quand je discute avec des fondateurs deeptech, 80 % ne citent que BPI et France 2030. Les dispositifs comme INNOV'up en Île-de-France, ou les programmes CEDRE en Région Sud, restent sous le radar.
Honnêtement, je comprends pourquoi : les sites des Régions sont souvent labyrinthiques, les conditions d'éligibilité varient d'un trimestre à l'autre, et la communication est inégale. Mais c'est précisément là que se trouvent les opportunités les moins disputées.
Ce que SoliTherm ferait différemment
Quand j'ai demandé aux fondatrices ce qu'elles changeraient si elles devaient recommencer, la réponse m'a surpris. Pas le choix des aides. Pas le timing.
Le recrutement d'un rédacteur de dossiers dès le mois 3.
Elles estiment avoir passé l'équivalent de 6 mois-personne sur la rédaction administrative. Temps qu'elles auraient préféré investir en R&D. Le coût d'un consultant spécialisé (entre 3 000 et 8 000 € par dossier selon la complexité) aurait été largement amorti par le gain de temps.
Un choix qui ne va pas de soi quand on a 28 000 € en caisse. Mais qui prend tout son sens rétrospectivement.
Et la suite ?
SoliTherm est aujourd'hui à TRL 7. Un pilote industriel tourne chez un cimentier en Normandie. La question suivante — faut-il viser l'EIC Accelerator d'Horizon Europe (jusqu'à 17,5 M€ en subvention + equity, deadline 25 juin 2026) ou le programme 1ères Usines — reste ouverte.
Pour ceux qui veulent savoir quelle aide correspond à leur situation, notre outil de matching gratuit permet de filtrer les 92 dispositifs selon votre TRL, secteur et ancienneté. Ça prend trois minutes.
Pour aller plus loin : notre comparatif i-Démo vs EIC Accelerator vs ADI détaille les différences entre ces trois gros dispositifs. Et si vous doutez de votre éligibilité, le guide d'audit en 5 étapes est un bon point de départ. Vous pouvez aussi lire notre analyse des temporalités BPI vs France 2030 vs Horizon Europe pour mieux planifier vos dépôts.